L’hôpital, la cité, le temps.

Daniel Desmedt

Psychiatre, photographe, chef de service des hôpitaux Iris Sud

Je vais vous parler du temps qui passe, au risque de prendre trop de temps, de paraître trop long, ou ennuyeux parfois. Mais prenez cela comme une expérience de ce temps qui passe sans nous demander notre avis, parfois trop rapide, parfois trop long. Picorez ce qui vous intéresse dans ce que je vous dis, et surtout, écoutez vos propres questions, et n’ayez aucune retenue à les partager.

Pourquoi parler du temps ici ? Notamment parce que la question du temps se pose très aiguë à l’Hôpital. Il faut aller de plus en plus vite, les séjours sont de plus en plus courts. Mais l’être humain ne change pas. Son corps ne guérit pas plus vite, ses blessures mettent le même temps à cicatriser. Et le psychisme a aussi besoin de temps, pour digérer des nouvelles difficiles, pour s’habituer à des changements dans le corps et la façon de vivre, pour trouver de nouvelles façons de vivre chez soi.

Mieux comprendre comment nous vivons le temps qui passe peut aider à mieux soigner. Mais cette question du temps nous concerne tous, puisque nous ne pouvons y échapper. Elle prend une acuité particulière à notre époque, où tout s’accélère, et où les perceptions et les usages du temps peuvent sembler devenir incohérents. On nous demande de travailler plus longtemps avant la retraite, mais en même temps, il faut devenir plus adaptables, et pouvoir changer d’emploi à n’importe quel âge, peu importe le contexte économique et social. Internet et les multiples écrans donnent une impression d’instantanéité, mais nous n’avons pas le temps de digérer toutes les informations. Et la rapidité de l’informatique ou des jeux vidéo semble peu compatible avec le temps du corps, du rêve ou du désir.

Alors, comment nous entendre avec ce temps qui semble aller trop vite ?

Je vais commencer par une petite histoire personnelle.

Je fais de la photo depuis mon enfance. C’est ma passion. Je fais des photos avec des appareils traditionnels. Je développe les négatifs, je les agrandis. Tout cela prend du temps. Ou plutôt le temps continue à s’écouler entre le moment de la prise de vue et le moment où je découvre l’image. Et je n’ai jamais eu envie de renoncer à ce lent processus pour passer à la photo digitale, tellement plus pratique.
Pourquoi ?
C’est une affaire de temps et de sensations.
Quand je photographie des gens, ou un paysage, j’imagine l’image finale, je la rêve, je la désire. Je crois avoir arrêté une parcelle minuscule du temps, l’avoir arrachée au fil implacable du temps qui passe. L’image est fixée sur le film, enregistrée de façon ténue par les grains d’argent. Elle existe déjà, mais est invisible : elle est juste une promesse, un espoir. Je possède un objet, tout à fait matériel et limité, le film, qui porte une image. Avec précaution, je vais le développer dans ma chambre noire, par la magie de produits mystérieux. Puis il y a le moment où je découvre le film développé : l’image en négatif me livre une promesse déformée du tirage final. Je suis soulagé de ne pas avoir complètement raté le processus, je revois plus ou moins ce que je saisissais dans le viseur de mon appareil, je rêve à la photo qui n’existe pas encore. Puis je fais les premières épreuves de lecture, celles qui m’indiqueront ce que peut montrer ma photo.
Des jours, parfois des semaines se sont écoulées depuis le moment de la prise de vue. La photo était toujours une image d’un moment qui a disparu, un témoignage du « ça a été ».

On pourrait croire que je suis impatient de voir enfin cette image promise. Peut-être vous impatientez-vous de ma lenteur. Mais prenons le temps, ou plutôt, laissons-nous prendre par le temps. De toute façon, il ne nous a pas demandé notre avis, et nous n’avons pas le choix.

Une fois que j’ai les premières épreuves, vous imaginez peut-être que je vais me hâter de faire les agrandissements des images choisies.
Eh bien non !

Je vais les oublier un peu, les laisser reposer, comme un bon vin qu’on laisse mûrir dans la cave.
Comme j’ai de l’expérience, depuis les quelques dizaines d’années que je fais de la photo, je sais que je rate beaucoup de prises de vue, et que les bonnes photos sont rares.
Donc je laisse le temps passer. Il faut que j’oublie les circonstances de la prise de vue, l’émotion du moment, l’espoir que j’avais au moment où j’ai poussé sur le déclencheur. Il faut l’oubli pour laisser de la place à une autre expérience. Il faut avoir oublié la séduction de la scène photographiée. Il faut une page blanche, il faut découvrir mes premiers tirages au départ d’une certaine neutralité. Il faut être dans un temps nouveau pour vivre une autre expérience. C’est à ces conditions que je peux réellement regarder mes épreuves, et ne voir qu’elles. Les regarder comme des images sur une feuille de papier, en faisant abstraction de ce que j’ai vécu à la prise de vue, de l’excitation et des sensations qui entouraient l’instant du déclenchement. Il a fallu que le temps passe pour que je puisse entrer dans cette nouvelle expérience, et sélectionner sans regret les photos qui ont un intérêt par elles-mêmes.

Pour moi, la photo traditionnelle est un art du temps. D’un temps qui est en relation avec le corps, avec ses sensations, avec le temps du souvenir et le temps de l’oubli. Elle est instantanée, et elle est lente. Les étapes se déroulent dans un temps qui permet à une sensation de succéder à une autre : à l’instant de la prise de vue succédera, le moment venu, le temps de la découverte de l’image, et, entre les deux, il y aura eu les jours et les semaines qui permettent de passer d’une expérience à l’autre.

Avec la photo digitale, c’est tout différent. A peine la photo prise, je peux la découvrir sur l’écran de l’appareil. Mais je suis toujours dans la même sensation, la même expérience. Je regarde instantanément l’image de la scène que j’ai sous les yeux, et je n’ai pas l’occasion de prendre du recul, de me construire une autre perception. Cette image-là n’est que la répétition de la scène que je regarde, un peu comme le reflet dans le miroir. Je la garde si elle me plaît, c’est-à-dire si elle correspond bien à ace que j’ai ressenti au moment de la prise de vue.

Personnellement, je n’aime pas la photo digitale pour une raison peu avouable. Je vois directement mes échecs, mes ratés, et je n’ai pas le temps de rêver. Je n’ai pas le temps de désirer, d’imaginer cette photo merveilleuse que j’ai peut-être capturée, et qui s’avérera sans doute sans intérêt. Le côté immédiat pourrait me donner une jouissance instantanée, mais m’expose à une frustration non moins instantanée. Je répéterai sans doute la prise de vue, jusqu’à ce qu’elle me donne satisfaction. Mais je ne ferai que répéter la même expérience. Pour moi, cette rapidité va à l’encontre du temps qu’il me faut pour rêver, pour imaginer, pour élaborer, pour construire.

Je vous ennuie peut-être avec ma lenteur. Mais ce que je vous expose a des conséquences plus générales. Regardez un vieil album de photos. Sur les photos de groupe, il y a toujours quelqu’un qui fait une drôle de tête, une expression un peu bizarre, mais qui est tellement familière. Avec un appareil digital, cette photo aurait directement été mise à la poubelle… Et pourtant, elle est sans doute précieuse, parce que tellement humaine. Le risque, actuellement, est de ne plus avoir que des photos de gens souriants, montrés sous leur meilleur profil, mais qui deviennent peut-être des mannequins sans vie.

Vous avez sans doute eu l’occasion de redécouvrir une vieille boîte à chaussures pleine d’images oubliées. Vous l’ouvrez et vous découvrez un tas de photos maladroites, mais qui font revivre tellement de souvenirs… Toutes ces émotions liées aux maladresses, à ces imperfections tellement humaines. Ces ratés qui parlent de la vie, et qui ont été conservés parce que se débarrasser d’une photo sur papier nécessite un geste délibéré et pensé, alors que pousser sur la touche « delete » se fait en un instant, parfois sur une impulsion irréfléchie. Les générations suivantes n’auront plus ce plaisir. Dans le meilleur des cas, elles découvriront quelques images plus ou moins aseptisées. Et dans le pire des cas, nos enfants ou nos petits enfants trouveront quelque part un vieux disque dur, ou un ordinateur démodé et impossible à faire fonctionner, juste bon pour le rebut, avec tous les souvenirs qu’il contenait.

Le progrès technologique a créé des décalages entre le temps de l’information et le temps de notre être.

Avant, dans une histoire d’amour débutante, nous attendions patiemment une réponse à une lettre. Et les aléas de la poste nous mettaient à rude épreuve. Téléphoner à l’être aimé supposait d’attendre qu’il soit à portée d’un téléphone relié à un fil, et de préférence situé dans une pièce à l’abri des oreilles indiscrètes. Être adolescent, au siècle dernier, impliquait d’attendre le moment propice, où papa et maman seraient éloignés du téléphone familial, qui malheureusement trônait au milieu du salon. On pourrait croire que c’est mieux maintenant. Pas tout à fait. Avant, on commençait à s’inquiéter si on n’avait pas de nouvelles après un jour ou deux. Maintenant on commence à s’angoisser si on n’a pas de réponse au SMS qu’on a envoyé il y a cinq minutes… Finalement, les seuls qui en tirent vraiment un bénéfice sont les psychologues et les psychiatres, qui voient arriver des amoureux stressés et anxieux, dont le temps suit le rythme effréné de la communication instantanée.

Je pourrais aussi vous parler des jeux vidéo, et de la dépendance qu’ils suscitent parfois. Là aussi, le problème est lié au temps. Ces jeux donnent une satisfaction immédiate, une excitation qui pousse à continuer, un manque que l’on peut avoir l’illusion de combler à la partie suivante. La frustration n’est plus que la promesse d’une nouvelle victoire, l’instant suivant. Et le temps du joueur devient identique au temps de la machine. En plus, chaque partie donne l’illusion que le temps peut être réversible. Si l’on a perdu, il suffit de revenir en arrière, de repartir, vers un avenir immédiat qui sera sans doute meilleur que le précédent.

Les jeux vidéo donnent l’impression d’être dans un autre temps, différent du temps de la vie. Qu’est-ce que le temps finalement ?

Nous vivons dans l’instant présent, avec la trace du passé, de tous les instants qui ont précédé notre présent, et qui ne sont plus. Nous nous projetons vers l’avenir, qui n’existe pas encore, et que nous ne pouvons qu’imaginer. Le temps est irréversible : il passe, il nous échappe, et nous ne pouvons rien y faire. Nous ne pouvons pas changer ce qui a eu lieu, nous pouvons juste agir sur les conséquences présentes et futures de ce qui se passe.

Parfois une seconde peut tout faire basculer. Le fil du temps semble se casser, ou se tordre, et notre psychisme fera ce qu’il peut pour restaurer la continuité.

22 Mars 2016. Nathalie est dans le métro. Avant de partir, la radio avait annoncé un attentat à l’aéroport. Elle sait qu’il y en aura d’autres. Elle se perd dans ses pensées. Soudain, un éclair, un choc, la chaleur. Elle a compris. La vitre du métro a été arrachée, elle sort en enjambant les bouts de ferraille, ne se retourne pas. Elle avance, poursuivie par la fumée. Elle monte, se retrouve à l’air libre, s’assied, ou plutôt s’écroule. Elle attend les secours, réussit à téléphoner à son mari, dit qu’elle est sauve.

Quelques mètres à côté, Emmanuelle a vu la boule de feu, elle a senti le souffle. Un peu étourdie, elle hésite, elle voit des gens s’enfuir, commence à les suivre. Elle se retourne, voit des corps blessés, mutilés, elle hésite encore. Faire demi-tour pour tenter d’aider des gens ? Continuer à fuir et sauver sa peau ? Elle sent l’instinct de survie qui lui dit de prendre l’escalier roulant, de sortir. Elle se retourne encore, mais avance. Quelques minutes après, elle tente d’aider les pompiers, finit par plaisanter avec eux : l’horreur est telle que seul le rire permet de retrouver l’humanité.

Quelques mois plus tard, Emmanuelle et Nathalie ont suivi des chemins différents. Chacune réagit à sa façon, en restant elle-même. Mais une seconde a fait une différence : l’instant où Emmanuelle se retourne et hésite, tandis que Nathalie enjambe la paroi éventrée du métro.

Emmanuelle est encore envahie par des images de corps blessés, de chairs meurtries. Elle se débat avec un sentiment de culpabilité : aurait-elle pu faire quelque chose d’autre ? Avait-elle le droit de sauver sa vie ? Elle se raccroche à son histoire, se souvient qu’elle a toujours douté de sa légitimité et de sa valeur. Elle se résigne à ne pas changer le monde, elle accepte tant bien que mal que quoi qu’elle fasse, elle reste humaine, faillible, complexe. Le compromis avec la réalité est de se rendre utile, modestement : elle s’engage dans un volontariat, et sait que toutes les plaies ne peuvent être oubliées.

Nathalie a toujours traversé la vie comme si elle n’avait aucun mérite à franchir les obstacles les plus difficiles. Elle entend les récits des attentats, mais elle a le sentiment d’être autre, étrangère à cela. Elle n’a pas vécu grand-chose : juste un éclair, un choc, la chaleur, une paroi déchiquetée à franchir. Elle a naturellement pris l’escalier, a rejoint le monde extérieur. Elle n’a rien vu. Elle n’a pas d’image, et même pas de représentation. Elle se doute que son être, ses sens ont été sidérés quelques minutes, qu’elle a été mue par un instinct de vie très fort, qui s’est quasiment substitué à la pensée, à l’imagination, à l’émotion. Mais comment se souvenir d’un moment où on pose des actes ordinaires, sans rien voir ? Elle sait qu’elle a été à deux doigts de la mort, elle sait que rien ne sera comme avant, que la bombe lui a enlevé une part d’insouciance et beaucoup de légèreté. Il y a un avant et un après, et entre les deux, une béance, un gouffre. Il s’agit de reprendre possession de l’ordinaire : tous ces petits instants précieux parce qu’ils sont uniques. Accepter le trou, l’indicible, et savoir que la fragilité de la vie en fait le prix.

Deux êtres différents, singuliers forcément. Une seconde qui peut tout changer. Une seconde qui détermine la suite du chemin. Une seconde qui prend du temps. Le temps de trouver une place, quelque part en soi, pour cette seconde, et retisser les fils de la vie. Des semaines et des mois pour démonter les conséquences de cette seconde, pour que le psychisme rétablisse la continuité du temps, de l’histoire.

À l’hôpital, nous sommes sans cesse confrontés à des discontinuités plus ou moins marquées du temps. Parfois, il y a l’annonce d’une maladie qui semble tout faire basculer. Ou un accident, dont les conséquences imposent de changer de mode de vie. Ou simplement une hospitalisation de plus, parce qu’un nouvel accès de bronchite fait que l’on revient pour la cinquième fois dans cette’ unité que l’on commence à connaître. Et les durées d’hospitalisation sont de plus en plus courtes, si bien que l’on rentrera chez soir encore malade, encore fragile. Ce sera plus difficile encore : nous retrouvons les lieux et les personnes proches, mais nous ne sommes pas tout à fait le même. Certains actes usuels sont devenus compliqués, et ce qui était familier doit être réinventé. Comment retisser le lien avec la période d’avant ?

Ce n’est pas facile pour les médecins de mesurer l’impact de ces distorsions de temps. Ou simplement d’avoir conscience de l’importance de la chronologie. Comment se représenter la vie de quelqu’un qui a un âge différent ? Pour les plus jeunes, ce n’est pas encore trop compliqué, si le médecin veut bien se souvenir comment il était adolescent, ou jeune adulte, ou dix ans avant. Mais les plus vieux ? Peut-on savoir ce que c’est avoir vingt ans ou trente ans de plus ? Et pour les psychiatres ou les psychologues, ce n’est pas plus aisé. Le premier mouvement est évidemment d’avoir pour référence l’époque actuelle. Mais il faut aussi se souvenir de comment était la vie avant. Comment c’était d’être parent avant mai 68 et Françoise Dolto, à cette époque où l’allaitement était une pratique primitive et où il s’agissait juste de bien éduquer des enfants qui n’avaient rien à dire d’intéressant ? Vous savez, cette époque lointaine, où l’on croyait qu’en l’an 2000, on se rendrait à son travail en hélicoptère, et que la médecine aurait vaincu toutes les maladies.

Le fait que je parle de ces exemples indique déjà mon âge. J’ai grandi à une époque où le progrès allait tout résoudre et garantir un avenir meilleur, où les légumes bio n’existaient plus quasiment, une époque où les enfants jouaient dans les rues et où les voitures n’avaient pas de ceintures de sécurité.

C’est tellement loin ! Parce qu’en plus de ne pas nous demander notre avis, le temps n’a pas la même vitesse à tous les âges de la vie. Quand j’avais quatre ans, une heure était presque une éternité. À l’université, un an, c’était un horizon lointain : il y avait tellement d’expériences à vivre, et tellement d’examens à passer. Maintenant une année passe tellement vite, que je dois m’accrocher au potager et au jardin pour garder conscience de la durée, du rythme des saisons.

Daniel Desmedt,
avec la collaboration d’Isabelle Favry, psychologue
25 juin 2018

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